éphémérité.

Au cours de l’été 2020, mon disque dur, et toutes les précieuses données qu’il contenait, m’a subitement lâché. S’en est suivie une grande vague de détresse pour ma part. Je me suis senti vidé, à l’arrêt, incapable de rien, et je me surprenais de l’importance qu’avaient pour moi ces notes, ces vidéos, ces photos.

Mais cela m’a surtout amené à repenser le souvenir. On est souvent beaucoup trop enclin à décharger ce qui nous constitue, ce qui nous a bâti, sur des choses matérielles. On se rassure en se disant qu’il existe quelque part une preuve palpable de notre évolution. Quelque chose qui atteste que notre vie n’est pas jetée dans le vide.

Qu’est-ce qui nous lie au passé, si nous n’avons pas de photos de ceux avec qui nous avons été, de celui que nous avons été ?

Où est le liant ? Où est la mémoire objective ? Celle qui existe sans qu’on ait à la percevoir ? Et existe-t-il une mémoire si personne ne s’attache à la cultiver ? Ce bloc qui existe quelque part sur un disque, une sauvegarde oubliée, cette photo de deux yeux clairs entre deux pages d’un livre taché de café…

J’ai donné trop d’importance à des morceaux qui ne sont importants que lorsqu’ils se portent devant mes yeux. Je semblais penser que je me devais de tenir un historique de chaque moment vécu. Tous, sans exception : aucune bribe ne doit passer à la trappe, un millier de téraoctets seront nécessaires s’il le faut, mais je refuse d’abandonner la moindre goutte de moi. Ne pas le faire, c’est arriver à ses 25 ans en constatant tristement qu’on ne s’est pas assez activé, qu’au final notre vie ne sort pas vraiment du registre de l’anecdotique. C’est comme une volonté insolente de rendre immuable la trame sur laquelle je vis, et de fixer mon viseur sur un passé d’idées anachroniques.

Il s’agissait pour moi, au travers des sourires, des baisers, des rires, d’y rechercher une substance…

Rechercher une leçon, des échos, c’est légitime. Mais à trop vouloir m’y pencher, je fuyais ma responsabilité. Les souvenirs étaient déjà morts avant la perte de ces artefacts. Leur seule survivance, elle, est à travers moi. Ces éléments n’ont d’importance que pour moi, car c’est de mon socle, de mon héritage dont il s’agit. Et c’est proprement humain de chercher à rattacher à quelque chose de plus haut, un vécu somme toute assez commun. Ces souvenirs servaient de toute évidence à marquer les moments qui ont cristallisé la personne que je suis.

La cruauté, en tout ça ? Je n’aurai jamais de forme finale. Comme si la vie ne consistait qu’à vivre en terme d’amassement, pour se voir un matin dans la glace et se dire : « ça y est, tu es assez. »

Ma renaissance s’opère chaque jour. De la même manière que, pour fuir ma pente, pour éviter de me laisser aller, je me fais maniaque de l’ordre.
Je me dresse chaque jour face au chaos entropique. Je nettoie, je range, mes tiroirs et mes idées, pour y voir plus clair l’espace d’un instant.

Mais la poussière n’a pas cessé sa course, et l’entamera à nouveau à l’instant même où je déposerai le balai. Et inlassablement, je nettoie, pour cette fenêtre d’ordre que je veux saisir, et je m’activerai autant de fois qu’il le faudra, autant de fois que je le pourrai. Avoir tout un dossier de madeleines de Proust rend sûrement moins vif et moins pinçant le sentiment du temps qui galope. La photographie, c’est un moment, un souvenir incarné que je veux me figurer comme éternel, tant j’ai conscience de son caractère volatile.

C’est là la rançon de la vie : constater la fuite en avant d’une identité qu’on pensait pouvoir sanctifier.

Ma vie se meut par sollicitations et évolutions ; j’aimerais la soulager, lui accorder ce répit du souvenir, mais en vain…

Car c’est bien ça, le souvenir : se rappeler le passé et se le figurer comme un instant présent.

Cependant demeure une immortelle impression de fil coupé avec le passé… Le cœur fait le sourd quand il tend l’oreille à ce dernier, qui rappelle que nous existons au travers de tout, sauf de l’éternité.

On veut être tout ça à la fois.
Mais on ne sait plus ce que c’est que tout ça.
Donc on veut être tout ça, mais surtout plus ça.

Autre chose.

On se hâte alors
d’échapper à qui nous sommes,
mais que les gens sachent qui nous étions.

Sinon, à quoi bon ?

Lylian Mbaye

To thine own self be true.

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